Le Fidéisme papolâtre : fondement du sédévacantisme et de l'antisédévacantisme viscéraux

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Il est curieux de constater que le sédévacantisme viscéral, aussi bien que l’antisédévacantisme également viscéral, partent du même principe mal compris qu’envisageait déjà le P. Le Floch lorsqu’il disait: »L’hérésie qui vient sera la plus dangereuse de toutes; et elle consiste à exagérer le respect dû au pape et à étendre de façon illégitime son infaillibilité ».

Les deux positions peuvent se résumer à cinq piliers interprétés de façon étroite et erronée, à savoir:

  1. La double promesse de Notre-Seigneur à Pierre: « Tu es Petrus et super hanc petram aedificab oecclesiam meam, et portae inferi non praevalebunt adversuseam » ( Mt 16, 18 ). « Et moi, je te dis que tu es Pierre et que sur cette pierre, je bâtirai mon Église, et les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre elle ».
  1. La prière infaillible de Notre-Seigneur pour Pierre et le mandat de confirmer: « Ego autem rogavi pro te ut non deficiat fides tua, et tu aliquando conversus confirma fratres » ( Luc 22, 32 ). (« Mais j’ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille pas, et toi, quand tu seras converti, confirme tes frères »).
  1. Prima Sedes a nemine judicatur( Juris Canonici, c. 1556 ). ( Le Saint-Siège n’est jugé par personne ).
  1. Ubi Petrus ibi Ecclesia( là où est Pierre, là est l’Église ).
  1. La visibilité de l’Église.

Toute la question se discute à partir de ces prémisses, auxquelles tous les arguments finissent en définitive par se réduire.

Première prémisse: celle où il est dit que les portes de l’enfer ( ou ses puissances ) ne prévaudront pas, ni sur ni contre l’Église, c’est-à-dire où est proclamée l’indéfectibilité de l’Église ( constitutionnelle et existentielle, qui ne peut pas être détruite ni disparaître de la face de la terre ) et où, en outre, est promise l’indéfectibilité magistérielle ou infaillibilité de l’Église dans son enseignement. Est ainsi exprimée l’indéfectibilité de la chaire de Pierre et de sa succession apostolique qui est la pierre sur laquelle l’Église repose. On confond indéfectibilité ( ou permanence de l’Église ) et impeccabilité du pape. L’unique impeccabilité du pape en matière de foi vient de sa charge (ex officio), quand il parle ex cathedra en confirmant ses frères dans la foi.

En dehors de cela, comme n’importe quel être humain, il n’est pas confirmé en grâce et peut dévier de la foi et pécher contre la foi.

Deuxième prémisse: l’indéfectibilité de la foi de Pierre lorsqu’il confirme dans la foi ses frères, c’est-à-dire l’infaillibilité du pape seul quand il parle ex cathedra, cette triple profession de foi de Pierre qui lui valut d’être choisi comme pierre angulaire de l’Église. Dans cette prière et ce mandat est affirmée l’indéfectibilité de la foi de Pierre lorsqu’il confirme ses frères dans la foi, lorsqu’il parle infailliblement ex cathedra. La foi indéfectible (infaillible ) et la foi qui confirme sont la même foi, c’est-à-dire que la foi qui confirme peut le faire parce qu’elle est indéfectible ( infaillible ). Foi indéfectible ou infaillible, c’est pareil que la foi qui confirme: si la foi n’est pas indéfectible ( ou infaillible ), elle ne peut pas confirmer. C’est ce qu’affirme Palmieri dans son Traité sur le pape en disant: « Il n’est pas nécessaire que la foi indéfectible soit en réalité distincte de la confirmation des frères, mais il suffit qu’elle s’en distingue par la raison, car si la prédication de la foi authentique et solennelle est infaillible, elle peut confirmer les frères; c’est pourquoi la foi infaillible et la foi qui confirme sont une foi unique; étant infaillible, elle jouit aussi du pouvoir de confirmer. L’indéfectibilité du pontife dans la foi a été demandée pour qu’il confirme ses frères. Des paroles du Christ, on ne peut donc inférer comme nécessaire que cette indéfectibilité qui est nécessaire et suffisante pour l’obtention de cette fin, et telle est l’infaillibilité de la prédication authentique » ( Tractus de romano pontifice, p. 631-632 ).

C’est que cette promesse est l’indéfectibilité magistérielle ou infaillibilité du pape quand il parle ex cathedra ( personne publique ) dans son magistère extraordinaire universel, qui est l’unique moyen  qui soit garanti pour confirmer infailliblement ou indéfectiblement dans la foi ses frères, c’est-à-dire toute l’Église.

Cette prière et ce mandat de Notre-Seigneur au bénéfice de Pierre ne postulent pas la foi indéfectible du pape en tant que personne humaine ( ou privée ), ils ne postulent pas l’impeccabilité du pape qui l’empêcherait de perdre la foi. L’infaillibilité magistérielle du pape ne doit pas être confondue avec l’impeccabilité personnelle en matière de foi: ce sont deux choses distinctes. Ce qui est ici postulé, affirmé et garanti, c’est la foi de Pierre dans l’exercice de sa fonction de confirmer ses frères dans la foi; pour le dire autrement, c’est la foi publique du pape exerçant, comme docteur universel de toute l’Église, son pouvoir magistériel en matière de foi et de morale. Si l’on comprend ceci, l’on comprend tout, sinon, l’on ne comprend rien. Et c’est ce que malheureusement peu comprennent, ou pire encore, ne veulent pas comprendre.

Quant au troisième point, l’expression Prima Sedes a neminejudicatur signifie que le pape n’a pas de juge parmi les hommes, ni de juridiction supérieure ou égale à la sienne; la juridiction du pape est unique, suprême et monarchique. Cela va contre le conciliarisme gallican ou conciliarisme juridique, car dans l’Église, il n’y a pas deux juridictions suprêmes comme le prétendait le conciliarisme hérétique du nouveau droit canonique de 1983, qui est le collégialisme juridique. Gallicanisme avec lequel on prétend étiqueter le sédévacantisme théologique pour le disqualifier, alors qu’il ne faut pas le confondre avec le collégialisme magistériel qui est un autre sujet, légitime pour le coup, qui correspond tant au magistère ordinaire universel qu‘au magistère extraordinaire universel de l’Église, les deux étant également infaillibles. Et la raison en est que l’infaillibilité n’est participée directementque de l’Esprit-Saint à l’organisme récepteur ou sujet ( soit le pape seul, soit le collège épiscopal avec le pape à sa tête ), tandis que la juridiction peut être participée par le pape suivant sa volonté propre, avec la possibilité de l’étendre ou de la restreindre.

Mais le décret de Gratien que l’Église assume comme sienne, ajoute: « nisideprehendatur a fidedevius » ( à condition de n’être pas surpris en train de dévier de la foi ); il peut donc être jugé pour dévier de la foi.

La foi est de loi divine et suprême, même le pape y est soumis, comme l’ont reconnu:

Le pape Innocent III (1198 - 1216) qui déclarait: »La foi est pour moi à ce point nécessaire que, même en ayant Dieu comme seul juge de mes autres péchés, toutefois, dans le seul cas des péchés que je pourrais commettre en matière de foi , je pourrais être jugé par l’Église ».

Le pape saint Léon II ( 682 - 683 ) admettait et reconnaissait qu’un pape pourrait être jugé pour hérésie, en confirmant le VIème concile oecuménique ( IIIème de Constantinople ) et dans deux lettres, l’une aux évêques espagnols et l’autre à Ervige, roi d’Espagne.

Le pape Adrien II ( 867 - 872 ), pareillement dans son discours à l’occasion du VIIIème concile oecuménique ( IVème de Constantinople ).

Saint Bruno, évêque de Segni et abbé du Mont-Cassin, s’opposant à Pascal II, écrivait: »J’estime, mon Père et Seigneur ( … ) que je dois vous aimer, mais que je dois aimer encore plus Celui qui nous a créés, Vous et moi ( … ) Je ne loue pas le pacte ( signé par le pape ) si horrible, si violent, fait avec une telle traîtrise ( … ), nous avons les canons, nous avons les constitutions des saints pères, depuis les temps apostoliques jusqu’à Vous ( … ) Les apôtres condamnent et expulsent de la communion des fidèles tous ceux qui obtiennent des charges dans l’Église au moyen du pouvoir séculier ( … ) Cette détermination des apôtres ( … ) est sainte, elle est catholique, et celui qui veut s’y opposer n’est pas catholique. Car seuls sont catholiques ceux qui ne s’opposent pas à la foi et à la doctrine de l’Église catholique ». Quand le pape Pascal II, finalement, se rétracta devant le synode réuni à Rome pour examiner la question, saint Bruno s’exclama: »Dieu soit loué, car voici que le pape lui-même condamne ce prétendu privilège - sur les investitures ou le pouvoir temporel  -, qui est hérétique ». Par cette phrase, saint Bruno, pour la première fois, donnait à entendre publiquement à quel point il suspectait l’orthodoxie de Pascal II.

À propos du quatrième point, l’axiome Où est le pape, là est l’Église vaut lorsque le pape se comporte comme un pape et comme le chef de l’Église; dans le cas contraire, ni l’Église n’est en lui, ni lui n’est dans l’Église, selon ce qu’expose le cardinal Journet citant le cardinal Cajetan.

Quant au cinquième et dernier point, rappelons-nous les paroles peut-être les plus importantes prononcées par Mgr Lefebvre: »Ce n’est pas nous, mais les modernistes qui sortent de l’Église. Quant à dire « sortir de l’Église visible », c’est se tromper en assimilant l’Église officielle et l’Église visible ».

( … ) « Sortir, donc, de l’Église officielle? Dans une certaine mesure, oui, évidemment! » ( Extraits de la conférence donnée par S. Exc. Mgr Lefebvre à Écône le 9 septembre 1988, après la retraite sacerdotale. Fideliter n° 66, novembre-décembre 1988).

« C’est incroyable que l’on puisse parler d’Église visible pour l’Église conciliaire par opposition à l’Église catholique que nous essayons de représenter et de continuer. ( … ) C’est nous qui avons les notes de l’Église visible: l’unité, la catholicité, l’apostolicité, la sainteté. C’est cela qui fait l’Église visible ». ( … ) « C’est nous qui sommes avec l’infaillibilité, ce n’est pas l’Église conciliaire. Elle est contre l’infaillibilité, c’est absolument certain ». ( … ) « Évidemment nous sommes contre l’Église conciliaire qui est pratiquement schismatique, même s’ils ne l’acceptent pas. Dans la pratique, c’est une Église virtuellement excommuniée, parce que c’est une Église moderniste ». ( Fideliter n° 70, juillet-août 1989 ).

Donc l’Église officielle, qui est moderniste et apostate, n’est pas l’Église visible. Rappelons-nous ce que Notre-Dame a dit à La Salette: Rome perdra la foi et deviendra le siège de l’Antéchrist.

Nous ne tenons ni pour le sédévacantisme dogmatico-volontariste-nominaliste, viscéral et fidéiste à la façon thuciste totale ou à la façon thuciste-guérardienne (pape matériel mais non formel); ni pour l’antisédévacantisme également dogmatico-volontariste-nominaliste, viscéral et fidéiste à la façon néo-Fraternité (Schmidberger, Mgr Fellay et compagnie ), mais pour le sédévacantisme théologique comme conclusion certaine et évidente quoad sapientes mais pas quoad omnibus ( pour ceux qui comprennent, mais pas pour tous ), selon le point de vue de saint Robert Bellarmin et de saint Alphonse de Liguori. Ceux-ci affirment qu’un pape peut dévier de la foi et tomber dans l’hérésie quand il ne parle pas ex cathedra pour confirmer ses frères dans la foi: il perd le pontificat ipso facto, par le fait même de l’hérésie manifeste, notoire et publique, sans qu’il soit nécessaire de faire une déclaration pour le déposer, comme l’affirment à tort Cajetan et Suàrez, réfutés par saint Robert Bellarmin.

C’est curieux, mais les extrêmes se touchent et nous voyons ainsi à quel point le fidéisme viscéral de ces sédévacantistes et antisédévacantistes se réduit en définitive à la position du courtisan vaticaniste hollandais Pighi( compatriote du pape Adrien VI ), qui affirme comme un dogme de foi qu’un pape ne peut pas être hérétique. Ils en tirent des conclusions opposées: les uns, qu’il ne tombe pas dans l’hérésie et continue d’être pape, les autres, que s’il est tombé dans l’hérésie, c’est parce qu’il n’a jamais été pape légitime.

Et dans cette stupide dialectique infernale, nous sommes immergés, aussi bien les traditionalistes que les modernistes, sans pouvoir tirer au clair la vérité assurée.

Pour ne pas tenir compte de ce qu’affirme saint Robert Bellarmin après avoir réfuté les autres sentences: « L’opinion vraie est la cinquième, qui s’accorde avec celle selon laquelle le pape manifestement hérétique cesse de lui-même d’être pape et tête, de la même manière qu’il cesse de lui-même d’être chrétien et membre du corps de l’Église. C’est la sentence de tous les anciens pères ».

Et citant Melchior Cano (qui réfute Pighi), saint Robert Bellarmin déclare: » Melchior Cano dit la même chose, enseignant que les hérétiques ne sont ni partie ni membres de l’Église, et qu’on ne peut pas même concevoir que quelqu’un soit tête et pape sans être membre et partie ».

Et pour terminer, rappelons ce que disait saint Robert Bellarmin: »

Les saints pères enseignent unanimement non seulement que les hérétiques sont hors de l’Église, mais aussi qu’ils sont ipso facto privés de toute juridiction et de toute dignité ecclésiastique ». Parmi eux figurent saint Cyprien, saint Ambroise et saint Augustin.

 Abbé Basilio Méramo, Bogota, 26 février 2020.

1 commentaire

  • Le P. Méramo ne nous dit ni où, ni quand, ni dans quel contexte, le P. Le Floch aurait sorti son “décret” (Ex cathedra ?) sur l’HERESIE (!!!) “plus dangereuse que toutes les autres” (!!!) consistant à “exagérer le respect du au Pape et à étendre de façon illégitime son infaillibilité”.
    Pour le respect, qu’il lise les “Trois Roses des élus” de Mgr de Ségur ou “La dévotion au Pape” du P. Faber, qui valent au moins tous les “on-dit” rapporté sur le P. Le Floch, lequel, il est vrai, a poussé les catholiques français à l’opposition au Pape Pie XI… Ne pas pouvoir lire l’Action Française mise à l’Index ! Quel drame !
    Quant aux exemples historiques, juste quelques réflexions à propos du Pape SAINT Pascal II :
    1) St Brunon de Ségni, qui n’a pas toujours été saint, avait assez mal supporté que le Pape Saint Pascal II lui ait dit de choisir entre être Abbé du Mont Cassin et évêque de Ségni ;
    2) St Yves de Chartres, qui au moins n’était pas moins saint que St Brunon, a très brillamment réfuté les reproches de ce dernier contre Saint Pascal II ;
    3) le seul témoin des prétendus “rétractations” de Saint Pascal II est la chronique d’un auteur outrageusement partial en faveur de l’empereur d’Allemagne ;
    4) enfin si l’on cite la réflexion de St Brunon au Concile de Latran en 1116, il serait loyal de citer également la réponse que lui fit le Pape St Pascal II :
    “Jamais l’hérésie n’a souillé cette Eglise [l’Eglise Romaine] ; c’est ici plutôt que au contraire que toutes les hérésies sont venues se briser.”

    Philippe Tailhades

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